Journal de résidence

Ce blog est le Journal de la résidence d’écriture  « Culture(s) : écrire, semer, récolter » qui se déroule dans le Pays de Lafrançaise  en 2026 avec l’auteur Benoît Toccacieli. On y retrouvera, au fil des jours, une trace des rendez-vous tout public et des actions de médiation qui rythment cette résidence .

Dernière ligne droite avant la restitution.

Un recueil de 72 pages, imprimé en 15 exemplaires (pour en laisser dans chaque commune du Pays de Lafrançaise et dans les principales structures qui ont contribué au projet), ça demande un peu de boulot de préparation.

Parce que sur les 72 pages, il y a des collages de ‘pièces jointes’ à faire : un plan au format A3 qu’il faut découper, plier et coller, et un livret de 8 pages à assembler, agrafer et coller lui aussi (après avoir fait quelques tests d’impression pour s’assurer que les rectos et versos sont dans le bon sens)

Parce que, pour mettre ça dans un classeur, il faut perforer. Et la perforeuse ne fait que 2 trous sur les 4, et ne prend que 36 pages sur les 72, ça demande un peu de bidouillage (des trombones, un intercalaire, un peu de patience, et on a tous les trous à peu près au bon endroit).

Parce que les couturières qui travaillent sur la décoration des classeurs ne sont pas au même endroit que la médiathèque (heureusement, c’est dans le même bâtiment, et un ascenseur secret m’évite de faire le tour par la fournaise extérieure).

Rien d’insurmontable, hein. Quelques petits ratés à corriger (il suffit de rester zen), quelques heures de boulot (en résistant à la tentation de suivre l’escape game testé par l’équipe de la médiathèque à côté), et le tour est joué.

Travaux manuels et bidouille
Travaux manuels et bidouille

Et puis surtout, il y a des petites phrases dont je me nourris pendant ces dernières heures. Des phrases qui n’ont pas été intégrées dans le recueil, pour la simple et bonne raison qu’elles ne concernent que moi.

Des contributeurs et contributrices qui me relancent pour savoir si ce qu’ils et elles ont transmis (texte ou dessin) sera bien dans le recueil (et leur voix qui trahit un mélange d’envie et de joyeuse impatience).

Des couturières timides au départ (par simple souci de trop bien faire), et dont les yeux pétillent d’enthousiasme quand elles demandent si je leur laisse jusqu’au dernier moment pour faire un classeur de plus (« je vais continuer ce soir et tout demain ! »)

Des enfants que je recroise en dehors de l’école où je suis venu lire la semaine passée, et qui viennent me voir avec un grand sourire pour me dire à quel point ils sont contents que je leur ai fait découvrir tel ou tel livre (il faut dire que « Le livre perdu » et « Loup gris et la mouche » sont des valeurs sûres !).

Des collégiens qui, en fin d’animation, me prennent à part pour me confier qu’ils sont contents que je sois venu leur proposer un jeu littéraire (même si j’ai eu l’audace de les obliger à lire et réfléchir un vendredi soir !).

Jeu de déduction et d'enchères
Jeu de déduction et d’enchères

Des gens qui me reconnaissent dans la rue et dévient leur trajectoire pour me demander des nouvelles du projet, de ce que j’ai fait des mots qu’ils m’ont transmis.

Bref. Avant même la restitution, je peux déjà me réjouir d’avoir atteint un des objectifs de la résidence : apporter de l’animation et du plaisir autour de la littérature.

On entre dans la dernière semaine de résidence.

La semaine dernière s’est conclue par une rando nocturne à Puycornet (suivie d’une excellente soupe à l’oignon !), l’occasion de récolter quelques dernières anecdotes à intégrer dans le recueil final.

C’est la conception de ce recueil (et de la manière de le présenter au public en fin de semaine) qui va occuper l’essentiel de mon temps à venir. Il s’agit de mettre en relation les bribes de discussions récoltées auprès de presque 200 personnes avec des illustrations de l’atelier dessin du club des aînés de Lafrançaise, avec des cartes postales anciennes, avec des photos tirées de divers ouvrages sur le Pays, avec des textes écrits spécialement pour la résidence par l’atelier d’écriture du Centre Social, avec d’autres textes et éléments récoltés en chemin (à l’EHPAD, chez des particuliers, dans des livres qu’on m’a fait passer, …). Il restera ensuite à glisser les pages dans une quinzaine de classeurs en train d’être décorés par l’atelier couture du Centre Social (et, s’il en manque, les ‘blouses roses’ qui animent la vie à l’EHPAD se sont déjà portées volontaires pour poursuivre le travail avec les résidents).

Un premier classeur
Un premier classeur
Un dessin d'illustration
Un dessin d’illustration
Un 'dialogue' entre anecdotes récoltées
Un ‘dialogue’ entre anecdotes récoltées

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai l’impression de m’atteler à un puzzle dont on ne m’aurait pas confié le modèle ! Et pourtant… Déjà, je trouve que l’ensemble prend une certaine cohérence, que chaque micro-élément qui le compose s’y intègre avec une relative fluidité pour raconter une même histoire, avec une voix qui gomme les individualités de toutes les personnes rencontrées pour les fondre en une certaine forme d’universalité particulièrement émouvante.

Ce que je trouve intéressant, c’est que dans les quelques 80 feuillets que devrait ‘peser’ le recueil, aucun mot n’est de moi (tout comme la création des couvertures m’échappe). Certes, je n’échapperai pas à l’exercice de rédaction d’une préface et d’une page de remerciements en début et fin de l’ouvrage, mais cette idée me touche : au moment de partir, ce que je confierai aux communes et aux médiathèques, c’est un objet qui leur appartient déjà à 100%. Un peu à la manière d’une grande photo de famille, mais sous une autre forme. Ce n’est pas exactement (pour ne pas dire ‘pas du tout’) ce que j’avais imaginé en début de résidence. C’est finalement beaucoup mieux, et je suis content que toutes les personnes rencontrées en chemin aient porté le projet sur cette voie (bien qu’inconsciemment et malgré eux).

Pour rappel, la restitution aura lieu le vendredi 26 juin à 17h à la médiathèque de Lafrançaise, puis le samedi 27 à 10h à la médiathèque de Vazerac. Pour ces deux événements, j’envisage une animation qui devrait être à l’image du contenu, pour pouvoir clôturer le projet en m’effaçant discrètement derrière le collectif.

En attendant, demain, je retourne à la ferme pour enregistrer une émission de radio avec CFM autour d’un repas paysan, en présence de producteurs locaux (certains ayant contribué à ma récolte du bureau mobile, d’autres non). Je trouvais l’idée cohérente avec le projet : aller là où les gens ont déjà l’habitude de se retrouver (plutôt que de créer des événements spécifiques), et parler sans cadre figé de toutes les cultures que l’on produit et qui nous lient. L’émission sera diffusée sur CFM le 26 à 17h, mais à choisir, mieux vaut venir à la restitution, et vous l’écouterez en rediffusion !

Cette semaine, le bureau mobile est un peu au ralenti pour laisser la place à des animations auprès du jeune public.

J’ai pu me greffer dans les activités du club lecture au CDI du collège Antonin Perbosc. Avant ma venue, les élèves avaient rencontré d’autres auteurs au salon du livre de Montauban (les pauvres doivent se dire qu’il y a des auteurs partout !). La documentaliste leur a fait imaginer des suites à leurs romans, notamment sur la série de Thibaut Bérard autour de Suzanne Griotte et d’animaux imaginaires. Les élèves ont donc créé des couvertures, avec illustration et résumé. Quant à moi, sans les prévenir ni leur demander la moindre préparation, je leur ai confié mon dictaphone pour qu’ils réalisent des interviews. À tour de rôle, chacun a répondu aux questions d’un ou d’une camarade pour présenter son histoire. Bravo à eux d’avoir relevé le défi, avec autant de talent et de naturel que de bonne humeur ! J’ai moi aussi eu droit d’être passé à la question…

Interviews au CDI du collège

Je suis ensuite intervenu auprès de la classe de CM2 de l’école de Puycornet, pour un atelier d’écriture de conte. On a démarré par une séance de questions-réponses, et c’est avec un grand plaisir que j’ai rogné sur le timing de l’activité pour satisfaire leur curiosité (d’autant plus que quasiment tous les élèves ont levé la main pour m’interroger !). Ensuite, ils se sont répartis en 3 groupes pour inventer des contes en se basant sur une structure-type, et chaque élève s’est occupé d’écrire un bout d’histoire. Certains se sont entendus pour que l’histoire finale fasse sens, d’autres ont choisi de garder l’esprit d’un cadavre exquis… : chacun s’est prêté au jeu à sa manière, et même si écrire en groupe est loin d’être évident, ils ont su le faire avec beaucoup d’enthousiasme ! J’étais tout ému de les voir aussi nombreux à m’apporter leurs cahiers pour des dédicaces pendant la pause. Encore plus ému que certains viennent me voir en sortant pour me dire que l’atelier leur avait donné envie d’écrire, et qu’ils avaient hâte de rentrer chez eux pour s’y mettre ! (Ma « carrière » d’auteur a aussi commencé en CM2, où ma maîtresse avait intégré à la bibliothèque de l’école un recueil de poésies que j’avais écrites, illustrées et reliées. Ce type d’intervention m’offre une belle opportunité de transmettre le relais)

Instant volé <3

Puis je suis retourné avec des collégiens au centre de loisirs, pour proposer une activité en plein air : une randonnée jalonnée d’énigmes et d’épreuves, basée sur les romans « La rivière à l’envers », de Jean-Claude Mourlevat. J’ai proposé aux participants des épreuves inspirées des scènes de l’histoire, chacune étant introduite par une citation. Même si les jeunes étaient séparés en deux groupes (un par livre-aventure), les épreuves proposées les obligeaient à coopérer pour avancer. Malgré la chaleur du début d’après-midi, on a pu profiter de la relative fraîcheur des bois (et l’eau de la fameuse rivière à l’envers était une récompense bienvenue pour se rafraîchir à la fin !). Passé le bref instant ado « Oh non, il va falloir marcher ! », l’enthousiasme et les rires ont vite pris le dessus !

Balade littéraire
Les jeunes à l’épreuve et à l’écoute pendant la balade littéraire

Durant les prochains jours, je vais poursuivre le travail avec les jeunes par deux activités. J’irai à la médiathèque de Meauzac pour un temps de lecture auprès de chaque classe de CE-CM de l’école. Et demain soir, j’animerai une activité lors de la soirée de fin d’année du centre de loisirs : il s’agira d’un jeu de déduction et d’enchères basé sur le roman « Louve », de Pascal Brissy (idéal pour coller au thème ‘loup-garou’ de la soirée !). À partir de citations choisies du roman, en cinq phases (une par pleine lune), les jeunes devront discuter pour identifier quel habitant de la ville terrorise les habitants, et des mises en jetons de poker permettront de récompenser les plus perspicaces.

Par rapport au bureau mobile (qui se poursuit à côté, mais à un rythme plus tranquille que les premières semaines), ces interventions « cadrées » avec le jeune public représentent pour moi une très agréable série de parenthèses.

Dans l’organisation de la résidence, j’avais demandé de couper les 5 semaines de médiation avec une semaine ‘off’. L’occasion de rentrer voir ma famille, d’effectuer l’astreinte mensuelle dans ma caserne de pompiers volontaires, et de prendre un peu de recul sur le travail entamé pour mieux revenir après.

Je profite donc de cette semaine pour mettre de l’ordre dans tous les témoignages récoltés. Plus d’une centaine de personnes rencontrées (et je n’ai pas fini le tour des communes !), plus d’une douzaine d’heures d’enregistrement sur le dictaphone (ça commence à faire !). Mais les choses commencent à prendre forme, et les extraits les plus intéressants des témoignages s’assemblent déjà dans un dialogue cohérent.

Initialement, j’avais l’intention de profiter de cette semaine pour me plonger plus en détails dans les ouvrages qu’on m’a prêtés. Jusque-là, j’y piochais des photos (mais le groupe de dessinatrices du club des aînés de Lafrançaise m’a bien fait comprendre que j’aurai déjà largement assez d’images de leur part pour illustrer les témoignages, merci à elles !). Finalement, je vais y piocher de l’occitan.

Car le thème du patois est revenu régulièrement dans les conversations. Il m’intéresse à plusieurs égards.

Déjà, parce qu’il résonne avec le thème : la langue est un des premiers vecteurs de la culture, et la culture occitane reste relativement forte dans la région. Les figures d’Antonin Perbosc, Augustin Quercy, Jean Castela, Mary-Lafon, Etienne Parizot ou d’autres habitent encore l’esprit du pays. Difficile, donc, de passer à côté (même si peu d’habitants ont accepté de me parler en patois).

Escolo Carsinolo - centenaire de Mary-Lafon
Escolo Carsinolo – centenaire de Mary-Lafon

Ensuite, parce que l’histoire qu’on m’en raconte illustre des problématiques soulevées sur les thèmes de l’agriculture et du vivre ensemble (les deux axes majeurs qui ressortent des témoignages). Je rallume mon dictaphone, et je réécoute. J’entends que l’occitan a cessé d’être parlé pendant plusieurs générations, qu’il ne se transmettait plus au sein des familles. Que même si quelques irréductibles ont continué à le parler entre eux, à le faire vivre dans des pièces de théâtres, des chansons ou de la poésie, cela ne suffisait pas à le faire vivre dans la rue ou sur les marchés. Que des enfants s’y intéressent à nouveau, presque d’eux-mêmes, et se mettent à l’apprendre à l’école (ou sur le tard, une fois adultes), à essayer de le parler avec leurs anciens qui ne l’ont pas pratiqué depuis longtemps.

Ainsi, ici, l’occitan me fait l’effet d’une graine qu’on aurait malgré nous abandonnée au bord d’un champ et qui aurait fini par germer des décennies plus tard. Ou à une variété de fruit rustique dont on aurait redécouvert par hasard sa résistance aux maladies ou ses saveurs sans pareilles. Ou encore à une tradition de jeux inter-villages qu’on aurait relancée, parce que quand même, c’était le bon temps, avant, quand toutes les générations de voisins se retrouvaient à cette occasion.

Car oui, j’entends sur le passage du bureau mobile une nostalgie d’un temps révolu, de pratiques (agricoles, culturelles ou sociales) qui étaient « mieux avant » et qu’on regrette d’avoir perdues. En bon idéaliste, j’aime penser qu’en matière de culture(s), rien n’est jamais vraiment perdu. On peut passer par des creux qui donnent l’impression de déserts interminables, mais au bout, des dynamiques peuvent se relancer, faire renaître des choses qu’on croyait oubliées tout en les remettant au goût du jour. Plutôt que de se plaindre de ce qui s’efface, on peut s’enthousiasmer de ce qui se perpétue ou qui renaît.

Ainsi, je vais profiter de cette « pause » pour m’intéresser un peu plus à l’occitan. Sans l’avoir appris, je me surprends déjà à le comprendre, au moins à l’écrit (la pratique de l’italien et de l’espagnol aide beaucoup). Je me surprends aussi à l’apprécier, dans son mélange de rusticité et de musicalité. Je cherche donc dans les livres et les poésies qu’on m’a confiés des extraits en patois qui peuvent dialoguer avec le reste de mon travail de résidence. Qui sait, peut-être que cela contribuera à semer des envies de l’apprendre ? Peut-être en ira-t-il de même pour les autres éclats de passé regretté : leur évocation pourrait donner envie de faire le nécessaire pour en récolter à nouveau les plaisirs…

(qui a dit que les écrivains étaient de grands rêveurs ?)

L’idée du bureau mobile me séduisait beaucoup au début du projet. Sur le papier, j’idéalisais la chose : une table installée dehors dans un cadre pittoresque, et des gens qui viendraient me voir et me raconter leurs histoires sans que j’aie besoin de quitter ma chaise. Le pied !

Eglise Saint-Sulpice (Les Barthes)
L’église Saint-Sulpice (Les Barthes) : un beau lieu pour installer le bureau mobile ?

Oui, mais…

J’avais négligé deux bémols.

Le premier, c’est qu’en semaine, les gens ne sont pas nombreux dans tous les endroits retenus. Et ceux qui passent n’ont pas forcément envie d’interrompre leur quotidien pour venir se confier à un inconnu. D’autant plus que j’ai beau expliquer et réexpliquer la démarche, j’ai beau avoir les idées de plus en plus claires sur la manière dont je vais utiliser leurs histoires, la finalité de ces échanges reste néanmoins floue pour certains. Heureusement, pour beaucoup de dates de la tournée, j’ai choisi d’aller dans des endroits qui font sens avec le thème de la résidence, à des moments où les gens se retrouvent et sont relativement disponibles pour discuter. Mais ça ne fait pas tout…

Car le second bémol, c’est mon caractère. Je me considère souvent comme un ermite : je préfère ma solitude au contact des foules, je préfère fréquenter les personnages imaginaires de mes bouquins aux personnes réelles du quotidien (serait-ce un des clichés de l’écrivain ? j’assume !). J’ai aussi ma timidité, et il m’est parfois difficile de faire le premier pas pour initier une conversation avec des inconnus. Dans certaines configurations du bureau mobile, j’arrive sans trop de difficultés à forcer ma nature, ou mieux, j’ai la chance de tomber sur des bonnes âmes qui m’aident à m’introduire auprès des gens qu’ils connaissent. Dans d’autres, c’est plus laborieux. Je n’ose pas toujours m’immiscer dans les conversations. Même si, dans le cadre de la résidence, j’arrive à me sentir légitime dans ma démarche, le cran me manque parfois, et j’ai peur de paraître intrusif.

Dans ces deux cas (quand il n’y a personne autour du bureau mobile, ou quand je n’ose pas faire le premier pas), j’essaie de m’adapter pour ne pas rentrer bredouille de ma récolte d’histoires. Je trouve donc des moyens d’avoir une discussion en tête à tête avec des gens qu’on me recommande de rencontrer. Parfois, ça se fait sur place, devant une église ou la table d’un café. Parfois, ça se fait chez les gens, dans leur intimité, après avoir planifié la rencontre par téléphone. Et la discussion peut alors durer des heures et réserver de belles surprises (et je ne parle pas que des fraises, des nectarines ou des gâteaux qu’on m’a offerts !).

Ainsi, la pile de documents de travail s’épaissit sur mon bureau. J’y pioche des images et textes d’autrefois, que je peux mettre en dialogue avec les témoignages vivants recueillis avec mon dictaphone. Par exemple, hier, chez un couple de Lafrançaise, parmi une large collection de correspondances, de vieux cahiers d’école ou de carnets de comptes (de 1800 à 1950), j’ai sélectionné une facture de matériel agricole, qui me permettra d’illustrer le témoignage d’un ancien agriculteur sur ces mêmes machines (agriculteur chez qui j’ai rendez-vous dans les prochains jours à Vazerac). Restera un travail pour numériser ces documents aussi proprement que possible avant de les intégrer dans ma restitution.

Facture de 1913
Facture de 1913 (Labastide du Temple / Les Barthes)

Même si tout ne se raccroche pas au thème de la résidence, j’y trouve largement assez de matière pour nourrir le recueil que je restituerai fin juin (pour rappel, la restitution aura lieu à la médiathèque de Lafrançaise le 26 juin à 17h, et à la médiathèque de Vazerac le 27 juin à 10h).

Merci à tous les habitants qui me guident et m’accueillent !

Lafrançaise, vue générale (carte postale de 1915)
Lafrançaise, vue générale (carte postale de 1915)

Hier, au bureau mobile, quelqu’un m’a demandé : « ça consiste en quoi, en fait, le métier d’écrivain ? »

Il y aurait une réponse simple (simpliste ?) : « L’écrivain, il écrit des histoires. »

Il y aurait une réponse un poil plus poussée (pour celle-ci, je m’inspire du témoignage d’un maraîcher sur une autre date du bureau mobile) : « L’écrivain, il est comme le petit producteur d’à côté, il a plusieurs métiers : il fait germer ses histoires (dans ses idées), il s’occupe d’elles jusqu’à ce qu’elles aient assez poussé sur le papier pour en faire des romans ; et ensuite, il change de métier, il doit aller présenter ses histoires au public, parce que s’il reste tout seul avec elles, il ne pourra jamais en vivre. »

Et puis il y aurait une réponse plus large, dont cette résidence me permet de prendre conscience (en particulier avec la forme du projet que j’ai choisi de mener) :

Ces jours-ci, je pense beaucoup au travail de Svetlana Alexievitch. Avant d’obtenir son prix Nobel de littérature (en 2015), celle-ci a effectué des études de journalisme. En sortie d’études, elle a d’abord exercé en tant que professeure d’Histoire, avant de revenir au journalisme, auquel elle a peu à peu donné une tournure littéraire.

Elle collecte la matière dont elle tire ses livres en enregistrant sur magnétophone les récits des personnes qu’elle rencontre : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose… L’Histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. »

En ce qui me concerne, je n’ai ni son talent ni son expérience pour mener un travail d’une telle ampleur durant la résidence, mais c’est l’approche que j’essaie d’adopter, pour observer non pas des catastrophes et leurs effets, mais plutôt l’évolution du rapport des habitants à la terre et à la transmission. Comment semait-on autrefois ? Comment récolte-t-on aujourd’hui ?

Ainsi, la démarche du bureau mobile se rapproche du journalisme, puisque je viens interviewer des gens sur un sujet donné. Il intègre une dimension d’Histoire, puisque je suis amené à étudier des documents (parfois anciens) qu’on me confie, à les recroiser avec un panel de témoignages. S’y ajoute une dose de sociologie et d’ethnologie : même si je n’ai ni l’intention ni la prétention de tirer des conclusions de tous les témoignages recueillis, ceux-ci constitueraient la matière de base d’une étude sur la vie dans les campagnes, sur le plan des pratiques culturelles et agricoles. Et lorsque j’écris des romans (peut-être utiliserais-je une partie de ce travail de résidence pour un futur texte), j’intègre une forte dose de psychologie dans la construction de mes personnages.

Lafrançaise, vue générale (carte postale de 1915)
Lafrançaise, vue générale (carte postale de 1915)

À la question « ça consiste en quoi, en fait, le métier d’écrivain ? », je pourrais donc répondre qu’il consiste à croiser différents métiers : journalisme, Histoire, sociologie, psychologie, … Selon sa sensibilité propre, chaque écrivain piochera dans ces métiers (et dans d’autres) ce dont il a besoin pour construire ses histoires. C’est cette ouverture, ce côté ‘touche à tout’ qui, à mes yeux, fait la beauté du travail d’écrivain.

Même si, pour l’être habituellement solitaire que je suis, je dois parfois me faire violence pour sortir du confort de mon bureau d’écrivain et aller discuter avec les gens. Heureusement, ici, je me sens toujours bien accueilli !