Hier, au bureau mobile, quelqu’un m’a demandé : « ça consiste en quoi, en fait, le métier d’écrivain ? »
Il y aurait une réponse simple (simpliste ?) : « L’écrivain, il écrit des histoires. »
Il y aurait une réponse un poil plus poussée (pour celle-ci, je m’inspire du témoignage d’un maraîcher sur une autre date du bureau mobile) : « L’écrivain, il est comme le petit producteur d’à côté, il a plusieurs métiers : il fait germer ses histoires (dans ses idées), il s’occupe d’elles jusqu’à ce qu’elles aient assez poussé sur le papier pour en faire des romans ; et ensuite, il change de métier, il doit aller présenter ses histoires au public, parce que s’il reste tout seul avec elles, il ne pourra jamais en vivre. »
Et puis il y aurait une réponse plus large, dont cette résidence me permet de prendre conscience (en particulier avec la forme du projet que j’ai choisi de mener) :
Ces jours-ci, je pense beaucoup au travail de Svetlana Alexievitch. Avant d’obtenir son prix Nobel de littérature (en 2015), celle-ci a effectué des études de journalisme. En sortie d’études, elle a d’abord exercé en tant que professeure d’Histoire, avant de revenir au journalisme, auquel elle a peu à peu donné une tournure littéraire.
Elle collecte la matière dont elle tire ses livres en enregistrant sur magnétophone les récits des personnes qu’elle rencontre : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose… L’Histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. »
En ce qui me concerne, je n’ai ni son talent ni son expérience pour mener un travail d’une telle ampleur durant la résidence, mais c’est l’approche que j’essaie d’adopter, pour observer non pas des catastrophes et leurs effets, mais plutôt l’évolution du rapport des habitants à la terre et à la transmission. Comment semait-on autrefois ? Comment récolte-t-on aujourd’hui ?
Ainsi, la démarche du bureau mobile se rapproche du journalisme, puisque je viens interviewer des gens sur un sujet donné. Il intègre une dimension d’Histoire, puisque je suis amené à étudier des documents (parfois anciens) qu’on me confie, à les recroiser avec un panel de témoignages. S’y ajoute une dose de sociologie et d’ethnologie : même si je n’ai ni l’intention ni la prétention de tirer des conclusions de tous les témoignages recueillis, ceux-ci constitueraient la matière de base d’une étude sur la vie dans les campagnes, sur le plan des pratiques culturelles et agricoles. Et lorsque j’écris des romans (peut-être utiliserais-je une partie de ce travail de résidence pour un futur texte), j’intègre une forte dose de psychologie dans la construction de mes personnages.

À la question « ça consiste en quoi, en fait, le métier d’écrivain ? », je pourrais donc répondre qu’il consiste à croiser différents métiers : journalisme, Histoire, sociologie, psychologie, … Selon sa sensibilité propre, chaque écrivain piochera dans ces métiers (et dans d’autres) ce dont il a besoin pour construire ses histoires. C’est cette ouverture, ce côté ‘touche à tout’ qui, à mes yeux, fait la beauté du travail d’écrivain.
Même si, pour l’être habituellement solitaire que je suis, je dois parfois me faire violence pour sortir du confort de mon bureau d’écrivain et aller discuter avec les gens. Heureusement, ici, je me sens toujours bien accueilli !


