Dans l’organisation de la résidence, j’avais demandé de couper les 5 semaines de médiation avec une semaine ‘off’. L’occasion de rentrer voir ma famille, d’effectuer l’astreinte mensuelle dans ma caserne de pompiers volontaires, et de prendre un peu de recul sur le travail entamé pour mieux revenir après.
Je profite donc de cette semaine pour mettre de l’ordre dans tous les témoignages récoltés. Plus d’une centaine de personnes rencontrées (et je n’ai pas fini le tour des communes !), plus d’une douzaine d’heures d’enregistrement sur le dictaphone (ça commence à faire !). Mais les choses commencent à prendre forme, et les extraits les plus intéressants des témoignages s’assemblent déjà dans un dialogue cohérent.
Initialement, j’avais l’intention de profiter de cette semaine pour me plonger plus en détails dans les ouvrages qu’on m’a prêtés. Jusque-là, j’y piochais des photos (mais le groupe de dessinatrices du club des aînés de Lafrançaise m’a bien fait comprendre que j’aurai déjà largement assez d’images de leur part pour illustrer les témoignages, merci à elles !). Finalement, je vais y piocher de l’occitan.
Car le thème du patois est revenu régulièrement dans les conversations. Il m’intéresse à plusieurs égards.
Déjà, parce qu’il résonne avec le thème : la langue est un des premiers vecteurs de la culture, et la culture occitane reste relativement forte dans la région. Les figures d’Antonin Perbosc, Augustin Quercy, Jean Castela, Mary-Lafon, Etienne Parizot ou d’autres habitent encore l’esprit du pays. Difficile, donc, de passer à côté (même si peu d’habitants ont accepté de me parler en patois).

Ensuite, parce que l’histoire qu’on m’en raconte illustre des problématiques soulevées sur les thèmes de l’agriculture et du vivre ensemble (les deux axes majeurs qui ressortent des témoignages). Je rallume mon dictaphone, et je réécoute. J’entends que l’occitan a cessé d’être parlé pendant plusieurs générations, qu’il ne se transmettait plus au sein des familles. Que même si quelques irréductibles ont continué à le parler entre eux, à le faire vivre dans des pièces de théâtres, des chansons ou de la poésie, cela ne suffisait pas à le faire vivre dans la rue ou sur les marchés. Que des enfants s’y intéressent à nouveau, presque d’eux-mêmes, et se mettent à l’apprendre à l’école (ou sur le tard, une fois adultes), à essayer de le parler avec leurs anciens qui ne l’ont pas pratiqué depuis longtemps.
Ainsi, ici, l’occitan me fait l’effet d’une graine qu’on aurait malgré nous abandonnée au bord d’un champ et qui aurait fini par germer des décennies plus tard. Ou à une variété de fruit rustique dont on aurait redécouvert par hasard sa résistance aux maladies ou ses saveurs sans pareilles. Ou encore à une tradition de jeux inter-villages qu’on aurait relancée, parce que quand même, c’était le bon temps, avant, quand toutes les générations de voisins se retrouvaient à cette occasion.
Car oui, j’entends sur le passage du bureau mobile une nostalgie d’un temps révolu, de pratiques (agricoles, culturelles ou sociales) qui étaient « mieux avant » et qu’on regrette d’avoir perdues. En bon idéaliste, j’aime penser qu’en matière de culture(s), rien n’est jamais vraiment perdu. On peut passer par des creux qui donnent l’impression de déserts interminables, mais au bout, des dynamiques peuvent se relancer, faire renaître des choses qu’on croyait oubliées tout en les remettant au goût du jour. Plutôt que de se plaindre de ce qui s’efface, on peut s’enthousiasmer de ce qui se perpétue ou qui renaît.
Ainsi, je vais profiter de cette « pause » pour m’intéresser un peu plus à l’occitan. Sans l’avoir appris, je me surprends déjà à le comprendre, au moins à l’écrit (la pratique de l’italien et de l’espagnol aide beaucoup). Je me surprends aussi à l’apprécier, dans son mélange de rusticité et de musicalité. Je cherche donc dans les livres et les poésies qu’on m’a confiés des extraits en patois qui peuvent dialoguer avec le reste de mon travail de résidence. Qui sait, peut-être que cela contribuera à semer des envies de l’apprendre ? Peut-être en ira-t-il de même pour les autres éclats de passé regretté : leur évocation pourrait donner envie de faire le nécessaire pour en récolter à nouveau les plaisirs…
(qui a dit que les écrivains étaient de grands rêveurs ?)