Journal de résidence

Ce blog est le Journal de la résidence d’écriture  « Culture(s) : écrire, semer, récolter » qui se déroule dans le Pays de Lafrançaise  en 2026 avec l’auteur Benoît Toccacieli. On y retrouvera, au fil des jours, une trace des rendez-vous tout public et des actions de médiation qui rythment cette résidence .

Dans l’organisation de la résidence, j’avais demandé de couper les 5 semaines de médiation avec une semaine ‘off’. L’occasion de rentrer voir ma famille, d’effectuer l’astreinte mensuelle dans ma caserne de pompiers volontaires, et de prendre un peu de recul sur le travail entamé pour mieux revenir après.

Je profite donc de cette semaine pour mettre de l’ordre dans tous les témoignages récoltés. Plus d’une centaine de personnes rencontrées (et je n’ai pas fini le tour des communes !), plus d’une douzaine d’heures d’enregistrement sur le dictaphone (ça commence à faire !). Mais les choses commencent à prendre forme, et les extraits les plus intéressants des témoignages s’assemblent déjà dans un dialogue cohérent.

Initialement, j’avais l’intention de profiter de cette semaine pour me plonger plus en détails dans les ouvrages qu’on m’a prêtés. Jusque-là, j’y piochais des photos (mais le groupe de dessinatrices du club des aînés de Lafrançaise m’a bien fait comprendre que j’aurai déjà largement assez d’images de leur part pour illustrer les témoignages, merci à elles !). Finalement, je vais y piocher de l’occitan.

Car le thème du patois est revenu régulièrement dans les conversations. Il m’intéresse à plusieurs égards.

Déjà, parce qu’il résonne avec le thème : la langue est un des premiers vecteurs de la culture, et la culture occitane reste relativement forte dans la région. Les figures d’Antonin Perbosc, Augustin Quercy, Jean Castela, Mary-Lafon, Etienne Parizot ou d’autres habitent encore l’esprit du pays. Difficile, donc, de passer à côté (même si peu d’habitants ont accepté de me parler en patois).

Escolo Carsinolo - centenaire de Mary-Lafon
Escolo Carsinolo – centenaire de Mary-Lafon

Ensuite, parce que l’histoire qu’on m’en raconte illustre des problématiques soulevées sur les thèmes de l’agriculture et du vivre ensemble (les deux axes majeurs qui ressortent des témoignages). Je rallume mon dictaphone, et je réécoute. J’entends que l’occitan a cessé d’être parlé pendant plusieurs générations, qu’il ne se transmettait plus au sein des familles. Que même si quelques irréductibles ont continué à le parler entre eux, à le faire vivre dans des pièces de théâtres, des chansons ou de la poésie, cela ne suffisait pas à le faire vivre dans la rue ou sur les marchés. Que des enfants s’y intéressent à nouveau, presque d’eux-mêmes, et se mettent à l’apprendre à l’école (ou sur le tard, une fois adultes), à essayer de le parler avec leurs anciens qui ne l’ont pas pratiqué depuis longtemps.

Ainsi, ici, l’occitan me fait l’effet d’une graine qu’on aurait malgré nous abandonnée au bord d’un champ et qui aurait fini par germer des décennies plus tard. Ou à une variété de fruit rustique dont on aurait redécouvert par hasard sa résistance aux maladies ou ses saveurs sans pareilles. Ou encore à une tradition de jeux inter-villages qu’on aurait relancée, parce que quand même, c’était le bon temps, avant, quand toutes les générations de voisins se retrouvaient à cette occasion.

Car oui, j’entends sur le passage du bureau mobile une nostalgie d’un temps révolu, de pratiques (agricoles, culturelles ou sociales) qui étaient « mieux avant » et qu’on regrette d’avoir perdues. En bon idéaliste, j’aime penser qu’en matière de culture(s), rien n’est jamais vraiment perdu. On peut passer par des creux qui donnent l’impression de déserts interminables, mais au bout, des dynamiques peuvent se relancer, faire renaître des choses qu’on croyait oubliées tout en les remettant au goût du jour. Plutôt que de se plaindre de ce qui s’efface, on peut s’enthousiasmer de ce qui se perpétue ou qui renaît.

Ainsi, je vais profiter de cette « pause » pour m’intéresser un peu plus à l’occitan. Sans l’avoir appris, je me surprends déjà à le comprendre, au moins à l’écrit (la pratique de l’italien et de l’espagnol aide beaucoup). Je me surprends aussi à l’apprécier, dans son mélange de rusticité et de musicalité. Je cherche donc dans les livres et les poésies qu’on m’a confiés des extraits en patois qui peuvent dialoguer avec le reste de mon travail de résidence. Qui sait, peut-être que cela contribuera à semer des envies de l’apprendre ? Peut-être en ira-t-il de même pour les autres éclats de passé regretté : leur évocation pourrait donner envie de faire le nécessaire pour en récolter à nouveau les plaisirs…

(qui a dit que les écrivains étaient de grands rêveurs ?)

L’idée du bureau mobile me séduisait beaucoup au début du projet. Sur le papier, j’idéalisais la chose : une table installée dehors dans un cadre pittoresque, et des gens qui viendraient me voir et me raconter leurs histoires sans que j’aie besoin de quitter ma chaise. Le pied !

Eglise Saint-Sulpice (Les Barthes)
L’église Saint-Sulpice (Les Barthes) : un beau lieu pour installer le bureau mobile ?

Oui, mais…

J’avais négligé deux bémols.

Le premier, c’est qu’en semaine, les gens ne sont pas nombreux dans tous les endroits retenus. Et ceux qui passent n’ont pas forcément envie d’interrompre leur quotidien pour venir se confier à un inconnu. D’autant plus que j’ai beau expliquer et réexpliquer la démarche, j’ai beau avoir les idées de plus en plus claires sur la manière dont je vais utiliser leurs histoires, la finalité de ces échanges reste néanmoins floue pour certains. Heureusement, pour beaucoup de dates de la tournée, j’ai choisi d’aller dans des endroits qui font sens avec le thème de la résidence, à des moments où les gens se retrouvent et sont relativement disponibles pour discuter. Mais ça ne fait pas tout…

Car le second bémol, c’est mon caractère. Je me considère souvent comme un ermite : je préfère ma solitude au contact des foules, je préfère fréquenter les personnages imaginaires de mes bouquins aux personnes réelles du quotidien (serait-ce un des clichés de l’écrivain ? j’assume !). J’ai aussi ma timidité, et il m’est parfois difficile de faire le premier pas pour initier une conversation avec des inconnus. Dans certaines configurations du bureau mobile, j’arrive sans trop de difficultés à forcer ma nature, ou mieux, j’ai la chance de tomber sur des bonnes âmes qui m’aident à m’introduire auprès des gens qu’ils connaissent. Dans d’autres, c’est plus laborieux. Je n’ose pas toujours m’immiscer dans les conversations. Même si, dans le cadre de la résidence, j’arrive à me sentir légitime dans ma démarche, le cran me manque parfois, et j’ai peur de paraître intrusif.

Dans ces deux cas (quand il n’y a personne autour du bureau mobile, ou quand je n’ose pas faire le premier pas), j’essaie de m’adapter pour ne pas rentrer bredouille de ma récolte d’histoires. Je trouve donc des moyens d’avoir une discussion en tête à tête avec des gens qu’on me recommande de rencontrer. Parfois, ça se fait sur place, devant une église ou la table d’un café. Parfois, ça se fait chez les gens, dans leur intimité, après avoir planifié la rencontre par téléphone. Et la discussion peut alors durer des heures et réserver de belles surprises (et je ne parle pas que des fraises, des nectarines ou des gâteaux qu’on m’a offerts !).

Ainsi, la pile de documents de travail s’épaissit sur mon bureau. J’y pioche des images et textes d’autrefois, que je peux mettre en dialogue avec les témoignages vivants recueillis avec mon dictaphone. Par exemple, hier, chez un couple de Lafrançaise, parmi une large collection de correspondances, de vieux cahiers d’école ou de carnets de comptes (de 1800 à 1950), j’ai sélectionné une facture de matériel agricole, qui me permettra d’illustrer le témoignage d’un ancien agriculteur sur ces mêmes machines (agriculteur chez qui j’ai rendez-vous dans les prochains jours à Vazerac). Restera un travail pour numériser ces documents aussi proprement que possible avant de les intégrer dans ma restitution.

Facture de 1913
Facture de 1913 (Labastide du Temple / Les Barthes)

Même si tout ne se raccroche pas au thème de la résidence, j’y trouve largement assez de matière pour nourrir le recueil que je restituerai fin juin (pour rappel, la restitution aura lieu à la médiathèque de Lafrançaise le 26 juin à 17h, et à la médiathèque de Vazerac le 27 juin à 10h).

Merci à tous les habitants qui me guident et m’accueillent !

Lafrançaise, vue générale (carte postale de 1915)
Lafrançaise, vue générale (carte postale de 1915)

Hier, au bureau mobile, quelqu’un m’a demandé : « ça consiste en quoi, en fait, le métier d’écrivain ? »

Il y aurait une réponse simple (simpliste ?) : « L’écrivain, il écrit des histoires. »

Il y aurait une réponse un poil plus poussée (pour celle-ci, je m’inspire du témoignage d’un maraîcher sur une autre date du bureau mobile) : « L’écrivain, il est comme le petit producteur d’à côté, il a plusieurs métiers : il fait germer ses histoires (dans ses idées), il s’occupe d’elles jusqu’à ce qu’elles aient assez poussé sur le papier pour en faire des romans ; et ensuite, il change de métier, il doit aller présenter ses histoires au public, parce que s’il reste tout seul avec elles, il ne pourra jamais en vivre. »

Et puis il y aurait une réponse plus large, dont cette résidence me permet de prendre conscience (en particulier avec la forme du projet que j’ai choisi de mener) :

Ces jours-ci, je pense beaucoup au travail de Svetlana Alexievitch. Avant d’obtenir son prix Nobel de littérature (en 2015), celle-ci a effectué des études de journalisme. En sortie d’études, elle a d’abord exercé en tant que professeure d’Histoire, avant de revenir au journalisme, auquel elle a peu à peu donné une tournure littéraire.

Elle collecte la matière dont elle tire ses livres en enregistrant sur magnétophone les récits des personnes qu’elle rencontre : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose… L’Histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. »

En ce qui me concerne, je n’ai ni son talent ni son expérience pour mener un travail d’une telle ampleur durant la résidence, mais c’est l’approche que j’essaie d’adopter, pour observer non pas des catastrophes et leurs effets, mais plutôt l’évolution du rapport des habitants à la terre et à la transmission. Comment semait-on autrefois ? Comment récolte-t-on aujourd’hui ?

Ainsi, la démarche du bureau mobile se rapproche du journalisme, puisque je viens interviewer des gens sur un sujet donné. Il intègre une dimension d’Histoire, puisque je suis amené à étudier des documents (parfois anciens) qu’on me confie, à les recroiser avec un panel de témoignages. S’y ajoute une dose de sociologie et d’ethnologie : même si je n’ai ni l’intention ni la prétention de tirer des conclusions de tous les témoignages recueillis, ceux-ci constitueraient la matière de base d’une étude sur la vie dans les campagnes, sur le plan des pratiques culturelles et agricoles. Et lorsque j’écris des romans (peut-être utiliserais-je une partie de ce travail de résidence pour un futur texte), j’intègre une forte dose de psychologie dans la construction de mes personnages.

Lafrançaise, vue générale (carte postale de 1915)
Lafrançaise, vue générale (carte postale de 1915)

À la question « ça consiste en quoi, en fait, le métier d’écrivain ? », je pourrais donc répondre qu’il consiste à croiser différents métiers : journalisme, Histoire, sociologie, psychologie, … Selon sa sensibilité propre, chaque écrivain piochera dans ces métiers (et dans d’autres) ce dont il a besoin pour construire ses histoires. C’est cette ouverture, ce côté ‘touche à tout’ qui, à mes yeux, fait la beauté du travail d’écrivain.

Même si, pour l’être habituellement solitaire que je suis, je dois parfois me faire violence pour sortir du confort de mon bureau d’écrivain et aller discuter avec les gens. Heureusement, ici, je me sens toujours bien accueilli !